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Bienvenue sur le Chemin de Régordane !
Cette voie très ancienne est née bien avant l'apparition de l'homme après qu'une dislocation nord-sud avec charriage des plaques ait ouvert des cols et, en particulier, le plus important d'entre eux, celui qui au sud de Villefort ouvre un passage à basse altitude au travers d'une barrière de 60 kilomètres de long formé par le Mont Lozère et le chaînon du Mas de l'Aire. La faille a été génératrice de sources nombreuses qui la jalonnent. Les premiers animaux du monde l'ont instinctivement empruntée, de source en source, de col en col, dans un mouvement spontané de transhumance.
L'homme a suivi les animaux, des millénaires plus tard, en créant une draille, une simple piste. Certains pensent, non sans raison, que des convois d'étain l'ont empruntée entre les ports phéniciens de Saint-Valéry-en-Caux, en Normandie, et de Saint-Gilles. Les Romains l'ont sans doute suivie pour charrier les métaux qu'on extrayait de part et d'autre dans des lieux dédiés au dieu du commerce et de l'industrie, Mercoire, Mercoirol, Mercouly. Mais ce n'était pas encore un axe majeur comme il le devint au Moyen Age, après le partage de l'Empire carolingien qui place la vallée du Rhône dans l'Empire germanique et fait du Chemin de Régordane l'itinéraire le plus oriental du Royaume.
C'est à cette époque (XIIe-XIIIe siècles) que le charroi se développe en raison des progrès de l'attelage obtenus lorsqu'on réalise que c'est par leur poids que tirent les animaux (comme l'homme, d'ailleurs) et non, comme on peut le lire dans les manuels scolaires, en raison de la découverte de la traction par les épaules que les Egyptiens pratiquaient au temps de Toutankhamon, quatorze siècles avant J.-C.
On trace alors la route sur les hauts-plateaux du Thort, de la Molette et de la Garde-Guérin. On la taille dans le schiste sur les versants des vallées de la Cèze. Dans les villages, on bâtit des maisons sur de vastes entrepôts qui s'ouvrent sur la grande rue par des portes en ogives dont on peut voir des vestiges à Génolhac. Des véhicules, de petite taille et ne portant guère plus de 500 kilogrammes en raison des matériaux employés pour les construire, y circulent. Une chanson de geste, le Charroi de Nîmes, dans la seconde moitié du XIIe siècle, évoque ce pays de Régordane où il y a "des chars et des charrettes à profusion", char et charretes i a à grant planté (v.950).
S'il en est ainsi c'est qu'en cette période, le climat, semblable à celui que nous connaissons, est favorable à la pousse des végétaux. Les récoltes sont abondantes et que se créent des richesses qui doivent circuler. C'est une époque prospère qui s'offre le luxe de bâtir des cathédrales que nous serions bien en peine d'ébaucher. Sur le schiste, des charrettes à la voie de 1,40 mètre creusent des ornières par leur passage cent fois répété, comme ces sabots de bois qui finissent par user la pierre du seuil de la maison.
Mais le climat change au XIVe siècle et devient froid et humide. La nourriture devient rare et la population affaiblie est réduite de moitié par la peste cependant que la guerre de Cent Ans dévaste le pays. Le charroi s'interrompt et la route se dégrade. Le Chemin de Régordane ne voit plus circuler que des convois de mulets dont certains, chargés d'argent ou de safran, sont dévalisés par les Routiers anglais.
Il faut attendre la fin du XVIIe siècle, et, sans doute, l'attention que le Roi porte aux Cévennes protestantes, pour que le Chemin de Régordane reprenne vie. La route est plusieurs fois aménagée, construite, détruite par les eaux de ruissellement, réparée ou même reconstruite car, dans ces montagnes offertes au Midi, les orages du début de l'automne ont tôt fait d'arracher la grave, le tout-venant, dont on recouvre alors la chaussée.
La Côte de Bayard, entre Villefort et la Garde-Guérin, doit être rebâtie tous les dix ans. D'abord, elle s'éleve à la verticale du village de Bayard, "par sept tournants, l'un sur l'autre, comme une échelle", constate-t-on en 1716. Au milieu du XVIIIe siècle, on abandonne ce chemin difficile, pour une route entièrement nouvelle qui prend en écharpe le versant qui retombe depuis la Cham Morte : c'est le vieux chemin qu'on emprunte encore aujourd'hui, bien délabré, avec un reste de pavé que certains disent "romain" bien qu'il ait été posé sous le Ier Empire ! Des charrettes, plus étroites que celles du Moyen Age, copiées sur celles du Velay, roulent de nouveau sur le Chemin de Régordane et y creusent des ornières à la voie de 1,20 mètre.
Au cours du XIXe siècle, on construit la route actuelle, toute en courbes (il y a peu de temps, nous avions compté 650 virages d'Alès à Pradelles) pour adoucir les pentes et permettre aux chevaux des diligences de marcher au trot. Nos puissantes voitures doivent s'en accommoder !
Au fil du temps, la route se déplace. Il reste des points fixes, des cols qu'on ne peut éviter. Mais entre ceux-ci, la route passe tantôt ici, tantôt là. Comme ces fils téléphoniques qui demeurent attachés aux isolateurs mais se balancent au gré du vent.
Cependant, cette route n'a pas été qu'une simple artère commerciale. Pendant des siècles, elle draine les pèlerins qui, du "nord" descendent vénérer le tombeau de saint Gilles dans son abbatiale provençale, au sud de Nîmes. La littérature médiévale révèle l'importance de ce sanctuaire et la place qu'il occupe dans celle-ci le désigne comme le premier pèlerinage de notre pays. Saint Gilles est loué comme "le seul saint qui ne fait jamais défaut à celui qui l'invoque avec foi". On s'y presse donc, en si grand nombre que 134 changeurs de monnaie trouvent à subsister. A Saint-Gilles, on trouve aussi à s'embarquer vers Rome et Jérusalem, car c'est un port de mer florissant, sur le Petit-Rhône, qui ne sera détrôné que par Aigues-Mortes, après 1240, en attendant que Marseille devienne française au XVe siècle. Si Saint-Gilles a été une étape sur une route de pèlerinage, c'est bien sur celle de la Terre Sainte, bien plus que sur celle de Compostelle car on ne connaît pas de Jacquaire qui se soit attardé sur le tombeau de l'ermite à la biche.
Enfin, cette route a un nom : c'est le Chemin de Régordane (c'est l'expression par laquelle on le désigne dans les anciens documents ; l'appellation impropre de Voie Régordane -pour faire "romain"- n'apparaît qu'au XIXe siècle). Elle tient ce nom du pays de Régordane qu'elle traverse, tout comme le Chemin de Forez prend le sien des montagnes qui l'entourent. Ce pays, et même cette province -provincia de Regordana en 1323 dans le testament de Raymond Guilaume Ier de Budos, à Portes -, correspondrait approximativement au territoire qui s'étend entre les villes d'Alès, Pradelles et Largentière. Son nom, apparenté à gord, gourd, fréquent dans tout notre pays, désignerait un pays de vallées profondes ce qui correspond bien à sa réalité physique. Aussi, le Chemin de Régordane n'est désigné sous ce nom, dans les documents consultés, qu'entre Luc et Alès.
Aujourd'hui la route est assoupie depuis plus de cent ans, comme la Belle au Bois Dormant. Suivez-la en étant attentif à ses vestiges, à la beauté des paysages qu'elle traverse et qui changent à mesure que, du Puy à Alès, on perd en altitude. Guettez l'apparition des premiers châtaigniers sous la Garde-Guérin, des chênes verts en abordant la vallée de la Cèze, des premiers ceps de vigne à Vielvic, des oliviers en passant le col du Mas-Dieu, et bien d'autres choses encore. Soyez attentif à lire ses vestiges, ses ornières creusées dans le schiste, sa Côte Bayard dont les murs de soutènement montés à pierre sèche résistent depuis deux siècles, avec ses bouteroues (les ancêtres de nos glissières de sécurité) et ses beaux restes de pavage.
Alors, prenez votre bâton, votre sac et partez à la découverte du Chemin de Régordane !
Texte préparé par Marcel GIRAULT, juillet 2000
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